Laurence Leblanc
Laurence Leblanc
Galerie VU' 2002-05-17 to 2002-09-07

La photographie est un mode de représentation tellement souple et tellement imprévisible qu’il se prête aux défis les plus déroutants. Depuis ses premières images, Laurence Leblanc, qui cherche avec élégance à préserver la part d’enfance qui, en chacun de nous, peut permettre que nous ne retombions pas dans une animalité originelle sans verser dans une efficacité de robots, a décidé de visualiser de l’invisible. Du paradoxe qui l’amène à réaliser des photographies d’enfants non pour les représenter mais pour rendre perceptible la singularité des visions non « apprises », elle tire des séries dont l’onirisme n’est jamais gratuit ou décoratif mais dont la beauté, traversée de stridences douloureuses et parfois cauchemardesques, pourrait s’apparenter à la vision, imprécise mais intense, lumineuse mais parfois inquiète qui accompagne les premières expériences du monde. Consacrée aux enfants du Cambodge, la série que nous présentons poursuit l’exploration de cet univers faisant cohabiter fantaisie et angoisse mais dans un contexte bien particulier. Il faut, pour apprécier la justesse et la complexité de ces photographes que l’on peut, à première vue considérer comme « impressionnistes», savoir que vingt cinq pour cent des enfants cambodgiens nés après 1979, c’est à dire après les ravages du génocide perpétré par les Khmers rouges, sont victimes de traumatismes, transmis par les parents et liés à cette période qui figure parmi les plus abominables du vingtième siècle. En s’attachant (et il est évident qu’il s’agit là d’un travail amoureux au sens où l’entendait Barthes) aux petits serveurs de Phnom Pen, aux orphelins qui vivent sur les rives du Tonlé Sap et habitent à la « belle étoile »…Quai Sisovath, aux petits mendiants du « marché soviétique » , aux petits paysans qui, entre effort et rigolade sauvent un buffle piégé par la boue d’un marigot, Laurence Leblanc nous entraîne au plus profond des sentiments. Ces enfants sont des enfants, entre grâce et cruauté, qui jouent sous les gouttes tièdes de la mousson et s’amusent d’un rien, mais également des victimes dont elle révèle les fêlures profondes lorsqu’ils sont perdus dans un monde traversé de douleurs et de doutes. Petits enfants de Giacometti parfois, cousins des gosses de Kertèsz souvent, ils illustrent parfaitement le proverbe cambodgien qui dit « quand on est court sur pattes, il ne faut pas chercher à se hisser, quand on n’a pas de grands bras, il ne faut pas chercher à enlacer les montagnes, quand on est petit et qu’on a le bras court, à quoi bon chercher à attraper les étoiles ? »

Christian Caujolle