Pierre Verger
Pierre Verger
2005-12-02 to 2006-01-28

Ces photos, parmi des milliers d’autres, sont celles que Pierre Verger voulait que l’on garde de son regard tendre, attentif, amoureux sur le monde. Ce Pierre Verger là qui ne voulut d’autre fil à la patte que le désir et son sentiment d’homme libre, dans un monde dont la diversité n’était pas à connaître mais à partager. Les “autres” perdent alors leur statut d’objets pour se transformer en une part de nous-mêmes.
Pierre Verger le photographe des années 1930-60, co-créateur de hasard d’AlliancePhoto, grand initié vaudou et ethnologue malgré lui à partir des années 1950, cet homme presque né avec le siècle (1902) d’une riche famille industrielle française s’était fait oublié à la fin de sa vie en se réfugiant dans sa modeste villa rouge Shango d’un quartier populaire de Bahia (il n’aimait pas le nom de Salvador),au Brésil.
C’est là que l’on a choisi ensemble ces photographies de cœur en ne cherchant rien d’autre que le cœur à partager, à faire partager. Puis, malgré ses réticences premières à voir s’envoler ses clichés à Paris, nous avons choisi ensemble un tireur parmi les plus grands qui partagerait la force et la douceur, l’âme et l’esprit de ces gestes qu’il voulait dérisoires et essentiels de l’homme qui appuyait sur le bouton de son Roleiflex : ce fut finalement le jeune et alors peu connu Ricardo Moreno, qui venait d’installer son studio Black and White. Quand la chaîne du désir sans autre enjeu n’est pas rompue, les miracles existent. Ce qui donne ces tirages exceptionnels que l’on a suivis pas à pas, tous contrôlés par Pierre Verger dont on ne retrouve toujours pas ailleurs l’émotion. Ce fut pour Pierre Verger une nouvelle découverte de ses propres photographies, qui n'avaient jamais été tirées auparavant qu'à travers de simples tirages de presse.
Ces tirages au nombre fermé, tous de 1993, permirent de réaliser un livre “Le Messager” et une exposition du même nom qui se déroula en 1993-1994 au Musée de l’Elysée à Lausanne et au Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie de la Porte Dorée à Paris. Pierre Verger, redevenu européen pour un temps, goûta le doux plaisir de la reconnaissance d’une œuvre là où on ne l’attendait plus : celui de sa photographie qui agit toujours comme une révélation de ce que l’on pourrait être, de ce que l’on pourrait regarder, si nous n’avions pas oublié notre raison de vivre qui réapparaît là, entière. Son costume de grand Babalao tombait pour laisser voir l’homme qu’il a toujours été. Et c’est probablement cela, et cela seulement, que traduisent ces photographies, plus qu’un message, un “instantané” rare du bonheur-malheur d’être dans le monde au plus proche non pas du “rien” ou du dérisoire, mais de l’essentiel.
C’est là que la photographie du réel se transforme en une abstraction que l’on pourrait appeler de l’art. Mais ce déhanchement sémantique n’avait aucune importance pour lui et n’en a finalement aucune pour nous.

Jean-Loup Pivin et Pascal Martin Saint Léon - Éditions Revue Noire