Sadegh Tirafkan
Sadegh Tirafkan
Galerie VU' 2003-02-21 to 2003-04-19

Inlassablement, de manière obsessionnelle, Sadegh Tirafkan pose, repose, explore une question, pour lui vitale, identitaire, fondamentale : «Qu’est-ce qu’un homme iranien aujourd’hui ?»
Ce questionnement, mu par la seule nécessité intérieure, l’amène depuis une dizaine d’années et alors qu’il a courageusement décidé de continuer à vivre et travailler à Téhéran, à développer des séries dans lesquelles il se met en scène et en cause afin d’assumer le plus honnêtement possible son propos. L’ensemble constitue l’une des plus étonnantes pratiques de l’autoportrait dans la création contemporaine. En effet, ces autoportraits n’ont rien de narcissique mais sont le fait d’une mise en danger perpétuelle, d’une prise de risque maximale pour laquelle il convoque l’histoire et le signe qu’il décline de façon radicale avec le projet, fascinant, de les épuiser.
Ce “Comment peut-on être Persan ?” du XXIème siècle, à la fois visuellement évident et extrêmement savant, aborde des tabous de la culture qui le produit et, en particulier, la représentation du corps masculin, de la nudité, de l’écriture comme signe et désignation.
Les pièces uniques de “Body Curves and Inscriptions”, variation raffinée à partir d’un seul négatif, transgressent, avec la complicité du plus grand calligraphe iranien contemporain qui a accepté d’obéir aux demandes de l’artiste, la tradition de la production de sens et de formes dans la culture et l’architecture iraniennes : les signes accompagnent le mouvement du corps ou l’inventent mais, outre qu’ils ne forment pas des mots, dérogent aux règles strictes d’un art qui s’inscrivit dans la décoration des édifices religieux aussi bien que dans l’espace de la page. Les tampons qui servent à l’impression des tissus traditionnels deviennent un tatouage marquant l’impossibilité d’échapper au poids de sa culture. Les transparentes et lumineuses visions de “Secret of Runes”, qui superposent en couleurs subtiles les A, B et C d’un alphabet millénaire et le passage de personnages -hommes, femmes, enfants- d’aujourd’hui interrogent la dénomination autant que l’identité, révélant et masquant à la fois, comme un questionnement qui restera sans réponse. Peut-êtreque la question, d’ailleurs, si elle est pertinente, est plus importante que la réponse. En 1750 avant Jésus-Christ,Hammurabi, Roi de Babel, qui présidait aux destinées de l’actuelle province iranienne du Khuzistan, faisait appliquer des codes de la loi qui peuvent éclairer la place de l’homme, et donc de la femme, dans l’Iran actuel. Dans un dialogue tendu entre hier et demain, des photographies visualisent le code de la loi qui dicte le sort que doit subir la femme adultère et une vidéo, la première de l’auteur et la première que présente la Galerie VU, met en forme la punition par la noyade de l’épouse qui se refuse à son époux. Bien loin des clichés qui encombrent notre perception de l’Iran contemporain, Sadegh Tirafkan nous propose simplement de réfléchir avec lui. Nous ne pouvons que lui exprimer notre gratitude, en partageant le seul mot que nous ayons en commun : Merci.

Christian Caujolle