Grégory Dargent
H
2019-09-27 to 2019-10-26

Pour la première exposition de son nouvel espace dédié à ses découvertes, ses coups de cœurs, la Galerie VU’ a choisi de présenter le travail de Grégory Dargent, musicien et compositeur, passionné tardivement par la photographie qu’il découvre comme par accident le jour de son 37ème anniversaire.

H est un travail introspectif, un travail de mémoire au Sahara, entre Reggane et Tamanrasset, là où il y a près de soixante ans, l’armée française a procédé à des essais nucléaires.

Un regard sur la mobilité, la recherche des failles, des cicatrices, dans la nature, sur les hommes, de la France vers l’Algérie, de la ville vers le désert. Sous l’effet de la chaleur des explosions, le Sahara porte comme stigmates des plaques noires de sable vitrifié, sous l’effet des radiations, le visage de certains témoins ont fondu de la même manière, assaillis par des cancers.

« Sur un coup de tête il y a deux ans, je m’improvise photographe et décide de partir en plein milieu du Sahara, à Reggane, là où pas grand monde ne va. « Pourquoi vas-tu là-bas, il n’y a que des irradiés ? ». Première discussion autour d’un café à Alger avant de prendre ma correspondance, premier sourire intérieur. Oui, je veux photographier les irradiés de Reggane, je veux rencontrer les spectres dans le désert. 24h plus tard, j’erre dans les ruelles brûlantes du triangle de feu algérien et commence à saisir, au fil des rencontres, que les fantômes que je suis venu trouver ne s’offriront pas à mon regard. (…)

On me parle du champignon atomique comme d’un arc en ciel apparaissant en pleine nuit dans le désert, de la bombe Gerboise bleue à cause de laquelle il n’y a plus de gerboises dans le coin et de cette lumière transperçant les murs et les âmes. Pourtant le seul flou qui m’apparaisse, la seule silhouette troublée, vibrante et diaphane que je rencontre, c’est moi. Eux sont entiers, ils savent ce qu’ils font là. Et je suis un des innombrables fantômes des 17 essais nucléaires français, 60 ans après. Ce livre ne parle pas seulement d’eux, il soulève cette question que je ne m’étais même pas posée : Pourquoi…

Pourquoi ai-je éprouvé l’urgence absolue de photographier la vie au point zéro des explosions atomiques ? Pourquoi moi, fils et petit fils de militaires français ayant vécu à Alger jusqu’à la guerre, je suis parti là-bas, 60 ans après, alors que l’Algérie fut un sujet si peu abordé et que je n’ai réalisé mon lien à cette terre que tardivementPourquoi exprimer cela en images alors que je suis musicien, joueur de oud ? Et affubler ce livre d’une consonne muette, ce H... juste un souffle.

Reggane, Tamanrasset, In Ekker… au total, je ne passe que 20 jours sur place, en trois voyages éclairs durant lesquels je croise mes peurs et ma solitude. Je photographie sans cesse, dans les transports, dans ma chambre, dans mes nuits sans sommeil, ces hommes et ces femmes que je rencontre et qui me racontent…

Le souffle de ces explosions danse encore en moi et chante au travers du H de hanté, du H de la bombe et du H de l’hérédité, dans un jeu de cache-cache entre cette lumière aveuglante et mon héritage silencieux. (…)»

Dans ses images argentiques, rugueuses et contrastées, habitées d’ombres insaisissables, prises dans ce qui semble être l’urgence d’une course folle, tout semble sur le point d’être englouti. Gregory Dargent fait jaillir du noir une lumière irradiante et crue dans les paysages, les déserts sombres et les ciels tourmentés, les visages et les scènes du quotidien.

Des images sur-exposées puis exagérément assombries pour laisser apparaître les trames invisibles, les vitesses d’obturation sont lentes, les mouvements évanescents comme les trainées de chaleurs dans le désert, et les négatifs sont eux-même parfois déformés par la chimie pour orchestrer le regard autour de la matière mutée plus qu’autour du sujet.